Au Québec, la question n’est pas nouvelle. Le contrat conclu sous Duplessis avec la compagnie Iron Ore, sur la Côte-Nord, est resté dans la mémoire collective comme le symbole de ressources concédées à très faibles redevances — souvent résumées, dans le débat public, à l’équivalent d’environ un cent la tonne.1

Cette mémoire n’est pas seulement historique. Elle continue de structurer notre manière de penser les ressources naturelles, l’énergie et le développement régional. Pendant longtemps, une grande partie du territoire québécois a été organisée autour d’un geste simple : extraire, transporter, exporter. Le minerai, le bois, l’hydroélectricité, l’aluminium ou les produits de la mer quittaient les régions par le rail, les ports, les lignes à haute tension ou les grands contrats d’approvisionnement.

Ce modèle n’était pas sans retombées. Il a créé des emplois, des villes, des infrastructures, des expertises. Mais il posait déjà une question fondamentale : où se crée la vraie valeur ? Dans le lieu qui fournit la ressource, ou dans celui qui la transforme, l’organise, la finance, la contrôle et en décide l’usage futur ?

La réponse n’est pas de condamner toute exportation. Un territoire riche en ressources vendra toujours une partie de ce qu’il produit. Le problème apparaît lorsque l’exportation devient non pas un outil, mais une architecture de développement. On extrait ici, on transforme ailleurs, on décide ailleurs. La région devient alors un point de départ pour la richesse des autres, plutôt qu’un milieu capable d’accumuler ses propres capacités.

Le monde actuel nous oblige à reprendre cette question autrement. L’électricité n’est plus seulement une commodité industrielle. Elle devient l’une des matières premières centrales de l’économie numérique, de l’intelligence artificielle, de l’automatisation, de la recherche et de la souveraineté technologique. Les centres de données, particulièrement ceux liés à l’IA, sont en train de devenir des infrastructures stratégiques comparables à ce qu’ont été les alumineries, les chemins de fer ou les ports au XXe siècle.

Selon l’Agence internationale de l’énergie, la consommation mondiale d’électricité des centres de données pourrait presque doubler entre 2025 et 2030, passant d’environ 485 TWh à 950 TWh. La consommation des centres de données orientés vers l’IA croîtrait encore plus rapidement, en triplant durant cette période.2 Cette croissance transforme l’électricité en intrant critique du calcul, de la donnée et des modèles qui structureront une part croissante de l’économie.

La question pour le Québec devient donc très concrète : si l’électricité est l’une des matières premières de l’IA, pourquoi continuer à penser nos régions principalement comme des lieux de production ou de transit énergétique ? Pourquoi ne pas rapprocher une partie de l’économie numérique des lieux où se trouvent déjà l’énergie, l’espace, le froid, les besoins de revitalisation et les communautés qui cherchent un nouvel avenir ?

Prenons un exemple : la Haute-Gaspésie.

La Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine est l’une des régions les plus rurales du Québec : 96,8 % de sa population vit en zone rurale. Elle représente un peu plus de 1 % de la population québécoise sur un territoire de plus de 20 000 km², avec une densité inférieure à 4,5 habitants par km².3 La Haute-Gaspésie occupe une position particulièrement fragile : les données de l’Institut de la statistique du Québec la classent au 104e rang sur 104 MRC pour l’indice de vitalité économique, de 2014 à 2022.4

Dans une telle région, la difficulté n’est pas seulement de créer des emplois. C’est de maintenir une économie à l’année, de soutenir les services publics, d’attirer ou de retenir des familles, de permettre aux jeunes de rester, et de faire exister autre chose qu’une alternance entre saison touristique, emplois publics, extraction ponctuelle et programmes de soutien.

Or, la Gaspésie est aussi appelée à jouer un rôle important dans le développement éolien du Québec. Cap-Chat est déjà associé à cette histoire : la première phase du projet Énergie Le Nordais y a été mise en service en 1998, avec 76 éoliennes de 750 kW chacune.5 Plus récemment, Hydro-Québec, l’Alliance de l’énergie de l’Est et les Mi’gmaq du Gespe’gewa’gi ont annoncé un partenariat visant le développement éolien en Gaspésie et dans l’Est du Bas-Saint-Laurent. Ce territoire pourrait accueillir jusqu’à 6 000 MW au cours des prochaines années.6

Devant ce potentiel, l’enjeu ne devrait pas être seulement de produire plus d’électricité et de la transporter vers les grands centres ou les marchés extérieurs. Il devrait aussi être de se demander quelles activités peuvent être installées près de cette énergie.

Un centre de données pour l’intelligence artificielle à Cap-Chat, à L’Anse-Pleureuse ou ailleurs en Haute-Gaspésie ne serait pas automatiquement une bonne idée. Il faudrait de la fibre optique robuste, une alimentation électrique fiable, de la redondance, une stratégie de refroidissement, de la cybersécurité, des techniciens spécialisés, une gouvernance claire et une acceptabilité sociale réelle. Il faudrait aussi éviter le piège d’un équipement énergivore qui créerait peu d’emplois directs et laisserait l’essentiel de la valeur à des acteurs externes.

Mais un centre de données ne devrait pas être pensé seul. Isolé, il risque d’être une boîte noire électrique. Intégré, il peut devenir une pièce d’un écosystème productif.

Un centre de données produit beaucoup de chaleur. Cette chaleur est souvent traitée comme une perte. Pourtant, le gouvernement du Québec présente déjà la valorisation des rejets thermiques comme une voie prometteuse pour chauffer des bâtiments ou des serres. Il donne explicitement l’exemple de légumes cultivés en serre grâce à la chaleur émise par une usine ou un centre de traitement de données à proximité.7 À Lévis, le projet associant QScale et Les Fraises de l’Île d’Orléans prévoit d’utiliser la chaleur d’un centre de données pour chauffer un parc de serres de 12 hectares, avec une réduction annoncée de plus de 23 000 tonnes d’équivalent CO₂ par année.8

Cette logique pourrait être adaptée à d’autres territoires. En Haute-Gaspésie, on pourrait imaginer non pas un projet unique, mais un noyau combiné : centre de données, récupération de chaleur, serres chauffées à l’année, formation technique, télétravail, recherche appliquée, maintenance énergétique, services numériques, stockage, production solaire complémentaire et intégration au réseau renouvelable régional.

L’intérêt n’est pas de présenter cette combinaison comme une solution magique. Elle soulève des questions difficiles : coût, emplois réellement créés, propriété des infrastructures, disponibilité de la main-d’œuvre, capacité du réseau, cybersécurité, gouvernance des données, impact environnemental, rôle des municipalités et des Premières Nations. Certaines charges de calcul peuvent être localisées loin des grands centres ; d’autres exigent davantage de proximité, de latence faible ou de redondance métropolitaine. Mais cette hypothèse a une vertu stratégique : elle déplace le débat.

Au lieu de demander seulement comment exporter l’énergie, elle demande comment l’utiliser pour créer des capacités locales.

Cette distinction est essentielle. Exporter une ressource peut générer un revenu. Construire autour d’elle un écosystème peut générer de l’optionnalité : des compétences, des entreprises, des services, de l’autonomie alimentaire, des infrastructures numériques, des possibilités de recherche, des trajectoires professionnelles, des raisons de rester.

C’est ici que la notion de bifurcation devient utile. Un territoire ne se développe pas seulement par addition de projets. Il se développe par l’ouverture ou la fermeture de chemins possibles. Une ligne de transport, un parc éolien, un centre de données, une serre, une école de formation ou une interconnexion régionale ne sont pas de simples équipements. Ce sont des choix qui orientent la forme future du territoire.

À long terme, il faudrait même accepter d’examiner des hypothèses qui paraissent aujourd’hui inhabituelles. Par exemple, une interconnexion sous-marine entre la Gaspésie et la Côte-Nord — entre Sainte-Anne-des-Monts et Sept-Îles, ou selon un tracé à déterminer — devrait évidemment être évaluée avec rigueur : coûts, profondeur, pertes, raccordements, impacts environnementaux, alternatives terrestres, résilience et rôle réel dans le réseau. Mais le simple fait de poser la question a une valeur. Il force à penser l’éolien gaspésien, l’hydroélectricité de la Côte-Nord, les besoins régionaux et les usages industriels comme un système plutôt que comme des dossiers séparés.

Le Québec possède déjà un réseau électrique immense et échange de l’électricité avec les marchés voisins. En 2022, ses exportations d’électricité atteignaient 36 TWh et ses importations 34 TWh.9 Mais son portrait énergétique demeure plus complexe qu’il n’y paraît. La même année, seulement 42 % de l’énergie disponible au Québec provenait de la production locale, tandis que 58 % venait d’importations.10

Autrement dit, le Québec est très électrique, mais il n’est pas encore pleinement souverain énergétiquement. Il exporte de l’électricité tout en important encore une grande part de son énergie totale sous forme de pétrole et de gaz. Dans ce contexte, chaque nouveau mégawattheure renouvelable devrait être traité comme une ressource stratégique rare. Sa valeur ne devrait pas être évaluée seulement en fonction du prix obtenu à l’exportation, mais aussi en fonction des dépendances qu’il réduit et des capacités qu’il crée.

Cette réflexion rejoint directement celle sur les matières premières. Le gouvernement du Québec affirme vouloir développer davantage de valeur locale autour des minéraux critiques et stratégiques, notamment par l’exploration, la production, la transformation et le recyclage. Sa stratégie 2025-2031 vise aussi à favoriser la transformation au Québec et la fabrication de produits à valeur ajoutée.11 Ce langage est pertinent. Mais il faudrait l’étendre à l’énergie elle-même.

L’électricité ne devrait pas être considérée uniquement comme une matière première exportable. Elle devrait être traitée comme une plateforme de développement.

Dans le monde industriel classique, transformer localement voulait dire ne pas seulement extraire le minerai, mais le concentrer, le fondre, le raffiner, l’intégrer à des chaînes de production. Dans le monde numérique et climatique qui vient, transformer localement peut aussi vouloir dire convertir l’électricité en capacité de calcul, convertir la chaleur du calcul en production alimentaire, convertir les infrastructures numériques en formation, en recherche, en télétravail, en entreprises spécialisées et en services régionaux permanents.

Cela ne signifie pas qu’il faille tout faire partout. Toutes les régions ne peuvent pas accueillir les mêmes infrastructures. Tous les centres de données ne sont pas souhaitables. Toute transformation locale n’est pas automatiquement rentable, écologique ou socialement acceptable. Il faut des critères exigeants.

Un bon projet devrait produire autre chose que des emplois de construction temporaires. Il devrait créer des compétences transférables, des emplois techniques permanents, des achats locaux, des infrastructures numériques et une capacité régionale de maintenance.

Il devrait récupérer la chaleur plutôt que la gaspiller. Dans une région froide, un centre de données sans valorisation thermique devrait être considéré comme un projet incomplet.

Il devrait renforcer l’autonomie locale, notamment en matière d’alimentation, de services, de télétravail, de formation et de résilience.

Il devrait être compatible avec les communautés qui l’accueillent. Les municipalités, les MRC, les Premières Nations, les citoyens et les travailleurs devraient participer à la définition des bénéfices, des risques et des conditions d’acceptabilité.

Il devrait enfin conserver une part réelle de la valeur au Québec. Si l’électricité publique sert surtout à alimenter des infrastructures contrôlées par des géants étrangers, dont les profits, les données, les algorithmes et les décisions stratégiques sont ailleurs, le Québec risque de répéter sous forme numérique une vieille erreur extractive.

Hydro-Québec semble déjà reconnaître que les centres de données ne sont pas une demande électrique comme les autres. En février 2026, elle a proposé à la Régie de l’énergie un nouveau tarif pour les grands centres de données de plus de 5 MW, correspondant à un prix unitaire moyen d’environ 13 ¢/kWh. Son application, prévue au second semestre de 2026, demeure soumise à l’approbation de la Régie. Les projets de plus de 5 MW restent par ailleurs soumis à un processus de sélection visant à faire de l’énergie québécoise l’usage le plus porteur.12 C’est une avancée. Mais le critère ne devrait pas être seulement tarifaire. Il devrait aussi être territorial.

Un centre de données à Montréal, à Québec ou dans une grande zone industrielle peut être logique pour certaines fonctions. Mais il ne faut pas supposer que la concentration métropolitaine est toujours optimale. Là où l’énergie, le foncier, le froid, la chaleur récupérable et les besoins de revitalisation se rencontrent, d’autres configurations deviennent possibles.

Le télétravail, l’enseignement à distance, les laboratoires numériques, la recherche distribuée et les nouvelles formes d’organisation du travail rendent cette question plus réaliste qu’elle ne l’aurait été il y a vingt ans. Tout ne peut pas être déplacé. Mais une partie significative de l’économie du savoir n’a plus besoin d’être concentrée physiquement dans les grands centres. Si le travail peut circuler par la fibre, si le calcul peut être distribué, si la formation peut être hybride et si la chaleur peut être récupérée, alors le territoire économique du Québec peut être redessiné.

La question n’est donc pas simplement : devons-nous exporter nos ressources ou les transformer ici ?

Elle devient : quelles combinaisons locales de ressources, d’énergie, d’infrastructures, de savoir-faire et de besoins sociaux peuvent créer de nouvelles capacités collectives ?

Dans une région dévitalisée, un mégawattheure n’a pas seulement une valeur marchande. Il peut devenir un emploi technique, une serre chauffée, un service maintenu, une famille qui reste, un programme de formation, une entreprise qui s’installe, un jeune qui n’a pas besoin de partir, un chercheur qui peut travailler à distance, un village qui retrouve une trajectoire.

Ce n’est pas une garantie. C’est une possibilité. Mais c’est précisément le rôle d’une politique économique intelligente : ne pas vendre les possibilités au plus offrant avant d’avoir examiné ce qu’elles pourraient ouvrir.

Le Québec a longtemps craint de manquer de capital. Il a parfois accepté de céder trop vite ses ressources en échange de promesses de développement. Aujourd’hui, le risque est différent. Il ne s’agit plus seulement de vendre le minerai trop bas. Il s’agit de vendre l’électricité, les données, le territoire et l’avenir sans construire autour d’eux une capacité durable.

La richesse n’est pas seulement dans le minerai, le vent ou le mégawattheure. Elle est dans les bifurcations qu’ils rendent possibles.

Une ressource exportée ferme souvent une option.

Une ressource intégrée à un écosystème local peut en ouvrir plusieurs.

Références