J’utilise l’intelligence artificielle pour écrire. Ce texte lui-même se construit avec son aide, à partir de mes questions, de mon expérience et de nos échanges.

Je n’ai jamais eu une grande aisance stylistique, ni les compétences d’édition qui permettent de transformer facilement une idée en texte abouti. Je n’ai pas non plus les moyens de payer les personnes qui pourraient m’accompagner dans ce travail.

Est-ce que cela invalide mes idées pour autant ?

Cette question m’accompagne lorsque je lis les controverses sur l’usage de l’IA en littérature. Elle a pris une autre dimension fin septembre 2026, à Londres, en regardant The Last Ship, de Sting.

Tout ce que je sais faire

Le spectacle raconte une communauté du nord-est de l’Angleterre confrontée à la fermeture de son chantier naval. Des travailleurs voient disparaître le lieu autour duquel ils ont construit leur existence.1

Ce qui m’a frappée, c’est leur attachement au savoir-faire. Leur craft. Les années nécessaires pour apprendre, les gestes maîtrisés, la fierté de participer à la construction de quelque chose qui les dépasse.

J’y ai entendu une question que je reformulerais ainsi : que vais-je faire maintenant, si c’est tout ce que je sais faire ?

Un métier donne un revenu, mais aussi une place, une communauté, une raison d’être fier de soi. Lorsque cette place vacille, savoir que l’on reste compétent ne suffit pas. On peut posséder un savoir-faire précieux et découvrir que le monde ne veut plus le payer.

J’ai pensé aux personnes qui écrivent, corrigent, révisent et éditent des textes, et qui regardent aujourd’hui progresser l’IA.

Les situations diffèrent. La fermeture d’un chantier naval et l’automatisation d’une partie du travail sur les textes n’ont ni les mêmes causes ni les mêmes conséquences. Mais j’y reconnais une inquiétude commune : qu’adviendra-t-il de ce que j’ai passé ma vie à apprendre ?

Je comprends cette peur. Réduire toute résistance à l’IA à du snobisme serait une façon commode d’ignorer les personnes qui risquent d’en supporter le coût.

Ce qui semble heurter

Il me semble pourtant qu’une autre inquiétude traverse le débat littéraire : celle de voir un savoir-faire perdre une partie de son pouvoir de distinction.

La maîtrise de l’écrit ouvre des portes. Elle permet de rendre une expérience intelligible, de défendre une position, d’être pris au sérieux. Elle témoigne parfois d’un long apprentissage. Elle peut aussi signaler une familiarité avec les codes des milieux qui sélectionnent les textes et reconnaissent les auteurs.

Or, quelqu’un peut avoir quelque chose à dire sans maîtriser ces codes.

Une personne peut connaître intimement un métier, avoir vécu une expérience singulière ou percevoir une contradiction que d’autres ne voient pas. Si elle écrit maladroitement, son propos risque de rester dans un carnet, dans une conversation, ou dans un texte que personne ne lira jusqu’au bout.

L’IA lui donne une possibilité supplémentaire de parvenir au lecteur.

C’est peut-être là que se situe une partie du trouble : une personne jusque-là tenue à distance de l’expression publique peut produire un texte clair, organisé et agréable à lire. Une autrice ou un auteur peut également accomplir une partie du travail pour lequel un accompagnement éditorial était auparavant nécessaire.

Je ne peux pas prétendre connaître les intentions de ceux qui s’y opposent. Mais la question mérite d’être posée : dans la défense de la littérature, quelle part revient à la protection d’un art, et quelle part à la préservation du pouvoir de décider qui peut y accéder ?

Une compétence peut être précieuse tout en servant de filtre social. Reconnaître la première fonction ne devrait pas nous empêcher d’interroger la seconde.

Un roman reconnu, puis écarté

L’affaire Thélyson Orélien illustre ce débat. Son roman C’était ça ou mourir avait remporté le prix du roman Fnac 2026.2 Il figurait dans plusieurs sélections littéraires lorsque les accusations de recours à l’IA ont éclaté. L’auteur a rejeté ces accusations.3

Le 25 septembre 2026, l’Académie Goncourt a retiré le roman de sa première sélection. Son communiqué invoque à la fois les plagiats antérieurs qu’elle reproche à l’auteur et les analyses sur lesquelles elle s’appuie pour conclure à un recours important à l’IA. Elle affirme également refuser de cautionner des textes générés avec l’aide de l’IA.4

Ces questions entremêlées empêchent de tirer une conclusion simple. La confiance envers un auteur compte. Les reproches de plagiat doivent être examinés pour eux-mêmes. On ne peut pas attribuer le retrait du roman à la seule réaction suscitée par l’IA.

Mais une interrogation demeure : comment le mode de fabrication d’une œuvre intervient-il dans la valeur que nous lui accordons ?

Le texte avait déjà reçu une reconnaissance. Le soupçon concernant sa fabrication a ensuite contribué à remettre en cause sa place. J’y vois le signe que les institutions littéraires évaluent aussi une certaine conception de l’auteur et de son travail.

Cette conception peut se défendre. Un prix peut vouloir distinguer une maîtrise personnelle de l’écriture. Il faut alors préciser ce qu’il récompense et quelles formes d’assistance il considère compatibles avec cette ambition.

Car entre confier entièrement la production d’un roman à une machine et travailler avec elle une histoire, des personnages et des intentions longuement élaborés, la participation humaine varie considérablement. La formule « écrit avec l’IA » ne suffit pas à décrire ces différences.

Défendre un métier, permettre une parole

C’est ici que je retrouve les travailleurs de The Last Ship.

Je comprends la colère de quelqu’un qui a consacré des années à maîtriser un art et voit apparaître un outil capable d’accomplir rapidement une partie de son travail. Cet investissement existe. La menace sur son revenu peut être réelle.

De mon côté, je ne disposais pas des moyens nécessaires pour payer cet accompagnement. Sans l’IA, certaines de mes idées seraient peut-être restées à l’état de notes, faute de parvenir à leur donner une forme que je souhaite partager.

Cette ouverture a aussi sa valeur.

Nous devons pouvoir reconnaître les deux expériences : celle de la personne dont le travail devient plus difficile à vendre, et celle de la personne qui peut enfin accomplir quelque chose qui lui était jusque-là inaccessible.

La difficulté consiste à protéger les premières sans refermer la porte devant les secondes.

Je souhaite que les personnes qui écrivent, éditent et corrigent puissent continuer à vivre de leur travail. Leur jugement, leur attention et leur sensibilité restent précieux. Mais je souhaite aussi pouvoir prendre la parole sans que cette possibilité dépende entièrement d’une aisance que je n’ai pas acquise ou d’une aide que je ne peux pas payer.

L’enjeu dépasse alors la défense d’un métier. Il concerne aussi la place que nous sommes disposés à faire à des voix qui avaient peu de chances d’être entendues.

Ce que je dois assumer

Reste ma propre responsabilité.

Il serait trop simple de dire que les idées sont les miennes et que l’IA s’occupe seulement du style. La forme participe à la pensée. Une reformulation peut effacer une réserve. Un exemple peut déplacer le propos. Une transition élégante peut masquer un raisonnement fragile. En littérature, le travail sur la langue peut même être au cœur de ce que l’œuvre cherche à créer.

L’IA peut également proposer une idée que je n’avais pas envisagée. Reconnaître son aide implique d’admettre cette influence.

Il m’appartient donc de décider ce que je suis prête à soutenir, de vérifier les affirmations et d’accepter la contradiction. La transparence sur ma méthode ne me dispense d’aucune de ces exigences.

Je ne demande pas que mes textes soient jugés bons parce que l’IA m’aide à les écrire. Je souhaite qu’on puisse examiner ce qu’ils disent, en discuter les arguments et en contester les conclusions.

Mon manque d’aisance stylistique ne devrait pas décider à l’avance de la valeur de mes idées. Et la peur compréhensible de perdre un métier ne devrait pas nous empêcher de voir ce que d’autres gagnent : la possibilité d’être entendues, comme je souhaite l’être aujourd’hui.


  1. Sting.com, « The Last Ship’s London residency begins this week and runs until 3 October », 21 septembre 2026. La présentation officielle décrit la communauté et la fermeture du chantier; elle situe les représentations londoniennes du 22 septembre au 3 octobre 2026. Mon récit rapporte mon expérience du spectacle. La question qui suit est ma reformulation, pas une citation du livret. ↩︎

  2. L’Éclaireur Fnac, « Prix du Roman Fnac 2026 : le lauréat, les finalistes et la sélection des 30 titres en lice », consulté le 3 octobre 2026. ↩︎

  3. Nathan Joubioux et Alexander Kazakevich, « Le phénomène de la rentrée littéraire “C’était ça ou mourir” face aux accusations de recours à l’IA », Euronews, 23 septembre 2026. L’article rapporte les sélections littéraires, les accusations et leur rejet par l’auteur. Il est antérieur au retrait du Goncourt. ↩︎

  4. Académie Goncourt, communiqué du 25 septembre 2026. Source primaire pour la décision et les motifs avancés par l’Académie. Les conclusions qu’elle formule sur l’IA lui sont attribuées; ce texte ne constitue pas une expertise indépendante du roman. Mon interprétation du rôle des institutions ne prétend pas établir les motivations personnelles de leurs membres. ↩︎